Être confiné et vivre dans un quartier d’habitat spontané : la double peine

Le confinement exacerbe les difficultés rencontrées par les personnes en situation de mal-logement. C’est ce que montre l’article «La catastrophe du confinement pour les mal-logés » publié par Reporterre, qui rappelle que les mal-logés sont près de 4 millions en France selon le dernier rapport sur le mal-logement de la fondation Abbé Pierre publié en janvier 2020 : « les sans-abri, les ‘Gens du voyage’, les résidents de foyers de travailleurs migrants, mais aussi 25.000 personnes dont la résidence principale est une chambre d’hôtel, plus de 600.000 personnes en hébergement ‘contraint’ chez un tiers, plus de 900.000 personnes vivant dans des conditions de surpeuplement ‘accentué’ du logement. »

A Saint-Laurent du Maroni, en Guyane, 15 à 20.000 personnes vivent dans des quartiers d’habitat spontané et sont donc en situation de mal-logement : logements non conformes aux normes de construction, dépourvus des services de base (eau, assainissement, électricité, internet…), éloignés des opportunités et des infrastructures de la ville, souvent surpeuplés.

En cette période où l’on entend beaucoup parler de « l’égoïsme » de ceux qui ne respectent pas le confinement, demandons-nous ce que cela implique de vivre en quartier spontané et de devoir rester confiné.

Rester chez soi dans un quartier d’habitat spontané

D’après le contrat de ville 2015-2020 de Saint-Laurent du Maroni, les quartiers d’habitat spontané se caractérisent par « une composition majoritaire de ménages de grande taille (6 personnes en moyenne). […] La surpopulation et la forte densité de population à l’échelle des logements [y] sont donc très importantes ». Avec une moyenne de 6 personnes par ménage, un espace de vie réduit et pas d’accès à l’eau et à l’électricité (ou de façon sporadique) au sein du logement il devient difficile de rester confiné chez soi. Des tâches aussi basiques que se laver, faire la vaisselle ou la lessive nécessitent en effet de se rendre à la borne fontaine du quartier ou jusqu’à la crique et donc de côtoyer d’autres personnes.

Saint-Laurent du Maroni

En 2014, l’ONG GRET a dressé un diagnostic du quartier spontané Chekepatty (dans le secteur Vampires à Saint-Laurent du Maroni)[2]  et a notamment identifié que la délimitation des parcelles n’y est pas systématique : « Certains espaces partagés et entretenus font parfois office de rues ou de cours collectives. Le passage de ‘l’espace privé’ vers l’espace collectif est peu marqué. Il est donc très fréquent de passer dans l’espace privatif (ou du moins approprié comme tel) des ménages pour aller d’un point à un autre sans s’en rendre compte. »

Dans ce contexte où l’espace privé est à la fois surpeuplé et peu délimité, comment faire respecter la consigne de « rester chez soi » ?

Situation économique dégradée pour les habitants des quartiers d’habitat spontané

Avec le confinement, les ménages des quartiers spontanés connaissent une dégradation de leur situation économique déjà précaire. D’après le GRET, la moyenne des ressources par ménage est de 735€ par mois (125€ par personne environ). La majorité des chefs de ménage interrogée dans l’étude est sans activité ou exerce des « jobs » (non déclarés), dont les plus courants sont les métiers du bâtiment, l’abatis, la vente de produits et de plats préparés. L’interdiction des déplacements et l’arrêt des activités économiques ont donc un impact négatif important sur les « jobers » payés de façon journalière ou à la tâche qui ne peuvent plus travailler et ne peuvent pas bénéficier des droits au chômage.

L’article de Reporterre pointe également du doigt le fait que les mal-logés sont souvent dépendants des associations et services sociaux qui sont fermés ou tournent au ralenti depuis le début de l’épidémie : « fermeture de certaines distributions alimentaires, arrêt d’activité des associations et services publics qui accompagnent au quotidien, impossibilité pour des familles aux moyens économiques ou culturels limités d’assurer un minimum de suivi scolaire à la maison », etc.

Saint-Laurent du Maroni

Les habitants des quartiers spontanés sont souvent faiblement bancarisés (pas de carte bancaire et pas de chéquier), ce qui les oblige à se rendre aux guichets des banques pour retirer des sous. Par ailleurs, d’après le GRET, en 2014, 60% des ménages de Chekepatty percevaient des prestations sociales. Avec la fermeture des agences postales « secondaires » (celle de Baka Lycée est fermée par exemple) et de la CAF, on peut imaginer les difficultés qui s’annoncent en début de mois pour que chacun puisse récupérer son revenu mensuel. Des mesures seront certainement prises pour éviter une affluence trop importante mais il est possible que le respect des gestes barrières soit difficile à cette occasion, augmentant ainsi les risques de propagation du virus.

Enfin, les quartiers spontanés se caractérisent par leur enclavement : aucun commerce et service de proximité, pas de transport public les connectant au reste de la ville. Leurs habitants sont donc contraints de sortir de leur quartier pour s’approvisionner et, comme la majorité d’entre eux ne possède pas de voiture, de se déplacer en taxis collectifs, ce qui les expose, là encore, à des risques importants.

L’urbanisme comme moyen de réduire les inégalités

Habiter en quartier spontané, c’est donc la double (triple, quadruple ?) peine en cette période de crise sanitaire : logements insalubres, situation économique dégradée, risques accrus de contracter le coronavirus…

Avoir un chez-soi confortable avec tous les services essentiels à disposition est une chance inégalement partagée à Saint-Laurent du Maroni. Le confinement est loin de représenter la même chose pour tout le monde et certaines personnes n’ont pas les moyens de le respecter. La crise actuelle permet de mesurer l’ampleur des inégalités existantes et constitue une raison supplémentaire de fournir des conditions de vie décentes à chaque habitant.

Les experts le disent : les crises sanitaires, environnementales, économiques et sociales vont augmenter dans les prochaines années et elles vont exacerber les inégalités entre les êtres humains. L’urbanisme doit contribuer à réduire les inégalités, en désenclavant certains territoires, en proposant des aménagements qui ne font pas le jeu des inégalités de genre, en créant de la mixité sociale… Les aménagements de demain, en Guyane et à Saint-Laurent du Maroni, doivent permettre de répondre à cet objectif !


Article rédigé et publié par Le Maroni Lab, association pour un développement urbain plus inclusif, une ville partagée, accessible à tou·te·s et pensée par et pour ses habitant·es. Saint-Laurent du Maroni et son bassin de vie, Guyane.