Une enquête sur les perceptions de l’eau de consommation humaine à Kaw

En France, la qualité de l’eau destinée à la consommation humaine est régie par le code de la santé publique (articles R. 1321-26 à R. 1321-30 et arrêté du 11/01/2007 relatif aux limites et références de qualité des eaux brutes et des eaux destinées à la consommation humaine). La qualité de l’eau distribuée aux usagers est garantie au niveau régional par les Agences Régionales de Santé (ARS) qui effectuent des prélèvements réguliers au robinet des consommateurs. Les échantillons sont ensuite analysés dans un laboratoire homologué. Les résultats d’analyses sont alors transmis aux municipalités en charge de la gestion du service d’eau potable pour information à la population.

Kaw, des résultats non conformes et une population opposée à un système de chloration

kawDans le cadre de ses missions, l’ARS Guyane effectue des prélèvements dans chaque commune du territoire selon un calendrier annuel.

Depuis plus de dix ans, l’eau du réseau de Kaw se révèle non conforme aux réglementations en vigueur. Les analyses réalisées par l’Institut Pasteur de Guyane sur la période 2008-2018 font état d’une présence trop importante de plusieurs bactéries de type coliforme et entérocoque, résultant généralement d’une contamination par des matières fécales d’origine humaine ou animale.

Dans le but d’améliorer la qualité de l’eau distribuée, des équipements sont construits en 1996. Cependant, l’ensemble de ces équipements est hors service depuis 2000. En 2007, des recherches pour identifier un autre point de captage sont lancées par la mairie, sans succès. En 2010, cette même municipalité envisage d’engager des travaux pour la sécurisation du point de captage et la remise aux normes du système de chloration. Mais les habitants s’opposent au début des travaux, en raison d’un manque de concertation et du refus catégorique de l’utilisation du chlore. Une réunion a lieu en 2011 entre l’ensemble des acteurs et la population de Kaw. Malgré plusieurs propositions, aucune alternative au traitement par le chlore n’est initiée.

Une enquête pour identifier les freins et les leviers à une mise en conformité

Compte tenu des réglementations en vigueur, les autorités publiques ont donc décidé d’appliquer une restriction d’usage de l’eau destinée à la consommation humaine à Kaw. L’ARS Guyane a soumis un arrêté préfectoral d’interdiction de consommer l’eau jusqu’à nouvel ordre. L’arrêté, en date du 23 mars 2018, a été affiché en annexe de la mairie dans le bourg de Kaw.

Suite à cette mesure, l’ARS a souhaité accompagner la population et la municipalité dans la recherche collective d’une solution à long terme, en vue de garantir la qualité de l’eau du réseau, et a missionné Guyane Promo Santé (GPS) afin d’obtenir une meilleure connaissance des usages et perceptions de leur eau par les habitants. 

De mai à décembre 2018, GPS a rencontré les habitants de Kaw et réalisé une enquête basée sur un questionnaire de type CAP (Connaissances, Attitudes, Pratiques) pour comprendre les freins et les leviers à la mise en place d’un système pouvant garantir la conformité de l’eau du réseau. Au total, 27 habitants ont accepté d’échanger sur le sujet soit en répondant au questionnaire, soit lors d’un entretien informel.

Une restitution riche et agréable

caroussel-enquete-eau-kawL’enquête, synthétisée dans un rapport, a fait l’objet d’une restitution auprès des habitants le 10 janvier dernier à Kaw. En présence de l’ARS, de l’Institut Pasteur et de GPS, la restitution s’est tenue à l’annexe de la mairie de Régina-Kaw, où une douzaine d’habitants ont été accueillis. La mairie de Régina-Kaw, principal acteur de la gestion du réseau de l’eau à Kaw, n’a cependant pas pu répondre favorablement à l’invitation en raison notamment d’un renouvellement récent du conseil municipal.

Durant deux heures, les habitants ont exprimé leur avis sur la qualité de l’eau à Kaw, qu’ils continuent de consommer brute, comme ils l’ont toujours fait. L’eau est claire selon eux et ils n’imaginent pas qu’elle puisse être impropre à la consommation.
Les membres de l’Institut Pasteur, équipés d’échantillons de bactéries avec quelques documents explicatifs, ont effectué des démonstrations pour aborder des notions de chimie liées à la qualité de l’eau, et notamment le fait qu’une bactérie n’est pas visible à l’œil nu. La notion d’eau potable et les modalités de sa définition ont été largement questionnées : critères de potabilité, analyses effectuées à chaque prélèvement. Les habitants ont également exprimé leur besoin de clarifier le rôle de chaque acteur de la gestion de l’eau : qui est responsable des analyses ? Qui est responsable de l’entretien du réseau ? Qui solliciter en cas de revendication ou pour toute information ?

Au cours de cette rencontre, les habitants ont pu se prêter à l’expérience du bar à eaux. Les personnes volontaires ont été invitées à reconnaître laquelle des trois eaux proposées était celle distribuée sur la commune de Cayenne : son goût de chlore, trop prononcé pour certains, a très vite été identifié. Outre l’aspect ludique du test gustatif de différentes eaux, c’est la notion de perception individuelle du goût de l’eau qui a pu être discutée.

Il ressort de cet échange collectif une forte volonté de participation des habitants, qui ont exprimé leur souhait, au-delà d’être informés, d’être pris en considération et impliqués dans les projets concernant Kaw, mais aussi leur besoin d’être valorisé par ce qui fait l’identité du village.

De la nécessité de co-construire une solution à long terme

Les habitants présents se sont dit favorables à l’organisation d’une campagne de prélèvements plus approfondie en collaboration avec les agents de l’ARS et de l’Institut Pasteur. Des coordonnées ont été échangées pour faciliter la mobilisation des habitants. Sur la base du volontariat, les habitants qui le souhaitent pourront ainsi permettre aux préleveurs de réaliser un échantillon au robinet principal de leur domicile. Toujours avec le concours des habitants, il est même envisagé un prélèvement directement à la source, située à 2 km du bourg, qui fournit l’eau du village depuis plus de 40 ans. Cette opération, réalisée collectivement, participera à clarifier la source de pollution de l’eau afin d’envisager les modifications nécessaires sur le réseau.

Au-delà des nécessités proprement techniques, la situation au village de Kaw fait état d’un besoin urgent de considérer la gestion de l’eau et plus largement les politiques publiques dans un ensemble d’enjeux à la fois matériel, économique et social. La consommation d’une eau « bonne pour la santé » ne résulte pas seulement d’une injonction par la puissance publique mais reste empreinte de perceptions, de représentations individuelles et collectives qui influent sur les comportements. Fort de ce constat, seule une prise en compte des enjeux globaux et positifs de la santé peut permettre aux individus de participer à la définition des conditions d’amélioration de leur propre santé.

En savoir plus

Rapport « Enjeu sanitaire de l’adduction en eau potable à Kaw – Enquête sur les usages et perception » – Auteur : Priscilla Thébaux (pdf 919 ko)

Arrêté du 11 janvier 2007 relatif aux limites et références de qualité des eaux brutes et des eaux destinées à la consommation humaine