Les associations guyanaises alertent les pouvoirs publics sur le risque d’une grave crise sociale et humanitaire

Madame la Ministre des Outre-mer
Monsieur le Préfet de Guyane
Monsieur le Président de la Collectivité Territoriale de Guyane
Mesdames et Messieurs les Maires de Guyane

Nos associations, positionnées en première ligne dans la gestion de la crise sanitaire actuelle et de ses conséquences sociales, ont interpellé les services de l’Etat dès le début de l’arrivée de l’épidémie en Guyane. Nous avons insisté sur les mesures nécessaires à prendre en direction des populations les plus précaires du territoire, premières victimes de cette crise sans précédent.

Aujourd’hui, alors que le virus circule et que la population est confinée depuis plus de 3 semaines, nous ne pouvons que constater une aggravation exponentielle de la situation sociale des habitant.e. s des zones les plus précaires et isolées de Guyane. Le confinement – en générant l’impossibilité de recourir à l’économie informelle, l’isolement et la fermeture des services sociaux – entraîne une paupérisation de milliers de personnes qui ne disposent plus d’aucune ressource pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, dont l’accès à l’eau et à la nourriture.

En tant qu’acteurs associatifs, l’absence de mesures adaptées aux besoins réels des gens mais aussi de coordination dans la distribution alimentaire nous laissent démunis devant l’ampleur de la demande légitime des plus vulnérables à laquelle nous sommes confrontés chaque jour sur le terrain.

Suite à notre saisine inter-associative et conformément à l’instruction ministérielle aux préfets du 27 mars dernier, une cellule de continuité sociale rassemblant les acteurs institutionnels de l’aide sociale et certaines de nos organisations s’est réunie vendredi 3 avril sur le sujet de l’aide alimentaire.

Cette réunion a été l’occasion pour L’État et les collectivités de préciser leurs attentes concernant les associations : si notre mission de faire remonter les besoins des plus précaires a été brièvement abordée, c’est comme prestataire de service public que nous avons été associés, notamment pour décliner « l’aller-vers », la distribution matérielle au plus près des populations.  Or, l’effort minimal engagé par les services publics, ne peut se reposer quasi entièrement sur les associations qui fonctionnent majoritairement avec des moyens réduits et grâce au bénévolat.

La juxtaposition d’initiatives de distribution – CCAS, Université, associations diverses, etc. – met en lumière l’absence cruelle de coordination pour organiser et ventiler l’aide alimentaire conformément aux besoins des personnes en situation de vulnérabilité, qui sont, et continueront à être, de plus en plus nombreuses.

Enfin, au regard de certains distributeurs de denrées alimentaires, les quantités délivrées par la plate-forme de la Croix-Rouge seraient largement insuffisantes pour couvrir les besoins exprimés, et notamment dans les communes plus reculées. Nous craignons une crise sans précédent pour les populations qui résident sur le fleuve et avaient l’habitude de s’approvisionner de l’autre côté de la frontière. Les libres-services sont largement sous-approvisionnés, les prix des produits frais subissent une inflation radicale, engendrant une crise alimentaire également pour ceux qui auraient les moyens de s’acheter des denrées.

Vous avez annoncé vendredi 10 avril la mise en place d’un dispositif de « chèques service »qui seront distribués par des associations de solidarité aux personnes sans domicile en fonction de leurs besoins. Si ce dispositif nécessaire constitue une aide supplémentaire, nous souhaitons attirer votre attention sur le fait qu’il ne saurait suffire à combler les besoins énormes auquel le territoire doit faire face. Par ailleurs, nous nous questionnons sur les critères de répartition de ces chèques services par commune, qui selon nos informations, seraient fonction de la part des ménages bénéficiant de minimas sociaux. Cela voudrait-il dire que vous ignorez le sort des milliers de personnes qui ne perçoivent aucune aide sociale, et sont donc totalement privées de ressources ?

Nous demandons que l’Etat et les collectivités territoriales coordonnent et organisent les réponses nécessaires, en ce qui concerne l’aide alimentaire, mais aussi l’accès à l’eau et aux sanitaires conformément à l’instruction du 27 mars dernier. La cellule de continuité sociale ne doit pas se limiter à une tribune des services publics pour lister ce qu’ils s’apprêtent à faire. L’instruction précise notamment : « Cette mission de coordination des actions au niveau départemental, qui ne relève pas de votre compétence directe, se comprend dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire […]. Vous confierez le pilotage de cette mission aux directions régionales et départementales de la cohésion sociale. Il vous est demandé, à titre exceptionnel durant la période de crise sanitaire, de coordonner le maintien des activités de lutte contre la précarité […] »

Alors que la Guyane est l’un des départements les plus militarisés de France au prorata du nombre d’habitants et au vu de cette situation aussi exceptionnelle, nous nous étonnons par ailleurs que les ressources que pourraient offrir armée et gendarmerie ne soient pas mobilisées pour porter assistance à une population en détresse.

Rappelons que dans l’histoire des épidémies, ce sont toujours les plus précaires qui sont les plus vulnérables aux risques infectieux. Nous commençons à nous interroger sérieusement sur le devenir de cette catégorie. En effet, ces personnes ne seront-elles pas purement et simplement abandonnées lorsque d’autres strates de la population seront touchées par la pénurie qui se profile puisque la crise est amenée vraisemblablement à durer ?

Cette absence des services publics qui semble vouloir faire reposer l’essentiel du travail de terrain sur les acteurs associatifs est également symptomatique de la déconnexion qui existe entre les pouvoirs publics et la population. Si le tissu associatif est l’outil le plus efficace dans cette crise, il faudra aussi en tirer toutes les conséquences demain et donner dès maintenant à ces acteurs des moyens qui sont à la hauteur de leur engagement.

Aussi, État et collectivités territoriales, il est de votre devoir que des moyens massifs soient engagés sur cette question et que vous preniez vos responsabilités dans l’organisation des réponses à apporter. L’enjeu est majeur, et sans réaction urgente de votre part, la Guyane entrera inexorablement dans une grave crise sociale et humanitaire dont vous serez tenus pour seuls responsables.

Signataires :

Médecins du Monde Guyane ; Vent d’Ici – Vent d’Ailleurs ; D.A.A.C ; AGRRR ; Guyane Promo Santé ; Ligue des Droits de l’Homme, Section Cayenne ; La Cimade Guyane ; Sud Education ; AIDES Guyane ; Secours Catholique de Guyane ; Emmanuel Lafont, Evêque de Cayenne ; ADER ; COMEDE ; IDSANTE.

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