Médiation culturelle : un outil pour l’accès à la santé ?

these_marthaLa Guyane est une région de très forte croissance démographique du fait du taux de natalité et d’immigration. Avec un âge moyen de 23,6 ans dans les communes de l’ouest guyanais par exemple, la population guyanaise actuelle est jeune. On peut s’attendre, dans les décennies à venir, avec le vieillissement de la population, à une augmentation importante du nombre de diagnostics de maladies graves chroniques telle que le cancer par exemple. L’amélioration en cours des infrastructures sanitaires et un probable meilleur accès aux soins va encore amplifier ce phénomène. Cette augmentation a déjà lieu en cancérologie où l’on note un accroissement du nombre de cas de cancers diagnostiqués ces dernières années.

Cancérologie en Guyane : une filière en développement

De fait, la filière de cancérologie en Guyane se développe petit à petit. L’hôpital de Cayenne est le centre de référence du département. Il est habilité à dispenser des chimiothérapies, de même que l’hôpital de Kourou (hormis les chimiothérapies des hémopathies qui sont dirigées vers la métropole). Certaines chirurgies carcinologiques sont autorisées (sénologie, gynécologie, chirurgie viscérale à l’hôpital de Cayenne ; urologie à l’hôpital de Kourou). Les évacuations sanitaires sont organisées en cas de nécessité (chirurgie spécialisée, radiothérapie, curiethérapie, médecine nucléaire), généralement vers le centre de référence en métropole : le Centre Léon Bérard à Lyon, sauf si le patient a de la famille dans une autre ville de métropole.

Dialogue soignant-malade, une difficulté partagée

Il faut donc imaginer les difficultés que peuvent rencontrer certains patients, qui vivent depuis toujours dans des régions isolées (fleuve Maroni ou Oyapock par exemple), pour se faire soigner, seuls pendant de longues semaines, parfois de longs mois dans une ville qu’ils ne connaissent pas, en Guyane ou en métropole. Outre l’acceptation de la maladie et des effets secondaires des traitements, ils doivent évoluer dans un monde qui leur est nouveau, autant par sa langue que par sa culture, la majorité des soignants étant d’une origine différente de la leur (métropolitaine ou créole).

Cependant les difficultés sont aussi partagées par les soignants. En effet, ces derniers doivent répondre au cadre légal du code de Santé ainsi qu’aux attentes du Plan Cancer : d’abord le devoir d’information, mais aussi la consultation d’annonce, le plan personnalisé de soins, l’accès aux soins de support et la décision partagée. La différence de langue et de culture peut être un frein majeur pour remplir ces obligations. Comment expliquer à un patient qui n’a pas été scolarisé et non francophone, qui ne connaît pas les principes de l’anatomie humaine décrite selon les principes de la médecine occidentale, qu’il souffre d’un cancer du poumon avec des métastases au foie et aux os ? De la même manière, comment lui expliquer l’objet et le but d’une chirurgie ou le prévenir des effets secondaires à court et long terme de la radiothérapie ? Le recours à la médiation culturelle en cancérologie pourrait être l’une des clés de réponse à ce problème, comme cela a été le cas pour d’autres pathologies en Guyane (VIH, addictologie).

L’intérêt de la médiation en santé

L’ étude réalisée en septembre 2016 par Martha Bousquet dans le cadre de sa thèse en médecine, avait pour objectif d’évaluer l’intérêt d’une approche de médiation culturelle dans le dispositif d’annonce en cancérologie en Guyane.

Sur la base d’entretiens réalisés avec des patients, des personnes de culture noire-marron et un médecin traditionnel, l’étude a permis de constater qu’il existait dans cette population une inadéquation entre la réalité du terrain et les obligations légales des médecins concernant le dispositif d’annonce du cancer, cette inadéquation pouvant s’expliquer en partie par la différence culturelle entre les patients noir-marron et les soignants, majoritairement métropolitains. En effet la vision de la famille, de la santé, du corps humain, de la maladie et de la mort n’est pas la même. Cela, associé à la croyance en l’existence d’esprits et au pouvoir des ancêtres, peut rendre difficile l’adhésion à une vision occidentale, scientifique et cartésienne du monde (que les médecins ont appris et pratiquent).

Le recours à la médiation culturelle chez les patients noirs-marrons aurait ainsi pu améliorer le dispositif d’annonce de cancer de plusieurs façons : le recours systématique à un interprète, l’intégration de certaines données culturelles des Noirs Marrons à la pratique médicale quotidienne, le recours à une consultation de médiation culturelle… Ces différentes techniques permettraient de se rapprocher d’une « information loyale, claire et appropriée » et d’un « consentement éclairé », rendant ces patients acteurs de leur prise en charge.

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Article extrait de la thèse de Martha BOUSQUET, Docteur en médecine