Une thèse guyanaise sur la prise en charge médicale des body-packers (mules)

caroussel-mulesLa Guyane représente depuis de nombreuses années une plate-forme d’échange de la cocaïne vers l’Europe.

La cocaïne est fabriquée à partir de la feuille de coca, issue d’un arbre (le cocaïer) cultivé dans 3 grands pays producteurs d’Amérique du Sud : la Colombie, la Bolivie et le Pérou. La poudre obtenue est ensuite mélangée avec différents agents de coupure et agents adjuvants (permettant de potentialiser les effets de la cocaïne), potentiellement toxiques. La cocaïne est un stimulant du système nerveux central et sa consommation connaît un véritable essor dans les pays occidentaux parmi les milieux jeunes et festifs. Depuis l’Amérique du Sud, le trafic de cocaïne suit trois voies de transit vers l’Europe : les îles de la Caraïbe, le plateau des Guyanes (Suriname, Guyana, Guyane Française) et l’Afrique de l’Ouest via le Brésil pour rejoindre l’Europe en empruntant les voies déjà tracées des trafics d’armes, de pierres précieuses et d’hommes.

Depuis 2010, on observe en Guyane un nombre croissant d’arrestations liées au transport de stupéfiants qu’il soit in corpore (boulettes de cocaïne transportées dans le tube digestif) ou a corpore (camouflé dans les vêtements ou les bagages).
Le transport de boulettes de cocaïne in corpore expose à des complications médicales potentiellement sévères : l’intoxication aiguë, avec risque de décès par overdose, l’occlusion digestive (arrêt du transit intestinal lié à un blocage des boulettes dans le tube digestif), ou encore la perforation digestive. Chaque boulette avalée contient entre 8 et 10 grammes de cocaïne, soit 8 fois la dose mortelle estimée à 1,2 grammes en une prise. Chaque personne suspectée de transporter des stupéfiants in corpore bénéficie ainsi d’une première évaluation à l’hôpital de Saint Laurent du Maroni ou de Cayenne, puis d’une hospitalisation en cas de confirmation pour surveillance de l’élimination complète des boulettes de cocaïne. Ce constat a motivé la réalisation d’une thèse de doctorat en médecine. Les objectifs de cette thèse étaient d’établir un état des lieux du body-packing à l’hôpital de Cayenne entre 2010 et 2015, afin d’optimiser la prise en charge médicale des personnes transportant de la cocaïne in corpore et de donner des pistes pour préciser les données sociologiques concernant le transport de stupéfiants en Guyane.

 Parmi les résultats intéressants, on notera que la seule année 2015 regroupait 41% des personnes  hospitalisées sur les 6 années de l’étude, révélant la forte augmentation de ce phénomène. La population touchée est une population jeune (moyenne d’âge de 24 ans), plutôt masculine (4 hommes pour 1 femme). L’argent est la motivation principale au transport de stupéfiants et la décision est souvent précipitée par un événement de vie récent (problème d’argent, chômage, décrochage des études, arrivée d’un enfant à charge…). Cette étude a également abouti à la proposition d’un nouveau protocole médical, permettant une optimisation des méthodes diagnostiques d’imagerie et de la surveillance médicale au cours des hospitalisations.

On observe depuis quelques mois une prise de conscience des autorités, faisant du transport de stupéfiants un sujet au centre de l’actualité locale.  Les différentes structures de police et de douane, judiciaire, médicale ou carcérale sont en effet peu à peu dépassées par l’essor de ce phénomène. Il reste à espérer que la mise en place de campagnes de prévention et d’information généralisées, reprises dans des programmes de prévention locaux et territoriaux et un accroissement des moyens tant sur le plan médical que judiciaire ou carcéral, permettront à moyen terme de limiter l’expansion de ce phénomène.

Télécharger la thèse (soutenance le 21 octobre 2016 – CHAR de Cayenne)

Article rédigé par l’auteur de la thèse, Clémence BONNEFOY-CUDRAZ, Docteur en médecine